La Chine et l'Inde disposent bien de systèmes de cotisations sociales, mais leur application est radicalement différente de la nôtre, principalement en raison de la fracture entre le secteur formel (les grandes entreprises, la fonction publique) et le secteur informel (qui représente une part gigantesque de leur population).
1. La Chine : Le modèle lourd des « Cinq assurances et un fonds »
En Chine, le système de protection sociale est formel, encadré par l'État, et repose sur un mécanisme de cotisations obligatoires très strict pour les entreprises et les salariés urbains.
Le contenu (Wu Xian Yi Jin) : Le système se compose de cinq assurances obligatoires (retraite, maladie, chômage, accidents du travail, maternité) et d'un fonds de logement obligatoire.
Qui paie quoi ?
- La charge repose très lourdement sur l'employeur, qui doit verser l'équivalent de 30 % à 40 % du salaire brut de son employé pour financer ces différentes caisses (selon les provinces).
- Le salarié contribue également à hauteur d'environ 10 % à 12 % de son salaire (pour la retraite, la maladie et le chômage).
Comment c'est collecté ? Longtemps géré par des agences locales de sécurité sociale avec un taux de fraude ou de minoration des déclarations important, le système a été confié directement à l'administration fiscale nationale (le fisc chinois) pour garantir un recouvrement plus strict et centralisé.
La limite : Ce système ultra-structuré protège bien les employés des villes et des grandes structures, mais les travailleurs migrants ruraux ont longtemps échappé à ce filet de sécurité en raison des rigidités administratives.
2. L'Inde : Le gouffre de l'économie informelle
En Inde, les cotisations sociales existent, mais elles ne concernent qu'une infime minorité de la population active en raison de la structure économique du pays.
Les organismes de collecte : Pour le secteur formel, le système est piloté par de grandes institutions fédérales comme l'EPFO (Employees' Provident Fund Organisation pour la retraite et l'épargne) et l'ESIC (Employees' State Insurance Corporation pour la santé).
Qui paie quoi ? Dans les entreprises enregistrées (généralement à partir de 10 ou 20 salariés), l'employeur et le salarié cotisent conjointement. Par exemple, pour l'épargne-retraite (Provident Fund), l'employeur et l'employé versent chacun environ 12 % du salaire de base.
Le mur de l'économie informelle (80 % à 90 % des travailleurs) : C'est toute la particularité de l'Inde : la grande majorité des Indiens (agriculteurs, vendeurs de rue, petits artisans, journaliers) ne touche pas de salaire fixe et ne paie aucune cotisation sociale. Il n'y a pas de « fiche de paie » classique sur laquelle prélever des charges.
Comment l'État gère-t-il cela ? Puisque l'État ne peut pas prélever de cotisations sur des millions de travailleurs informels, le système fonctionne à l'inverse : l'État utilise l'identification numérique (Aadhaar) pour verser directement des aides ciblées (subventions alimentaires, aides aux agriculteurs, transferts de liquidités) financées par l'impôt général (comme la taxe nationale GST) et non par des cotisations sur le travail.
En résumé
En Chine, les cotisations pèsent lourd sur les entreprises et les salariés du secteur formel, collectées désormais de manière centralisée par le fisc.
En Inde, les cotisations concernent une classe moyenne urbanisée et formelle, tandis que l'immense majorité de la population évolue dans un secteur informel où l'on ne cotise pas, obligeant l'État à financer la protection sociale par l'impôt et des aides directes.
Gérer la santé et l'éducation pour plus de 1,4 milliard d'habitants relève d'un colossal défi logistique, financier et humain. Pour y parvenir, la Chine et l'Inde appliquent deux philosophies totalement différentes.
1. La Chine : Centralisation, planification de masse et "super-apps"
La Chine privilégie la massification, la standardisation par l'État et un investissement massif dans les infrastructures de pointe.
En Santé
- Une assurance publique quasi-universelle : Le système de sécurité sociale de base (Basic Medical Insurance) couvre plus de 95 % de la population, soit environ 1,33 milliard d'affiliés.
- La pyramide hospitalière : Les soins sont organisés par « niveaux ». Les cas simples sont traités dans les dispensaires locaux, tandis que les hôpitaux de Niveau 3 (très spécialisés) gèrent les pathologies lourdes dans les grandes métropoles.
- La télémédecine et le "numérique réflexe" : Pour engorger moins les cabinets, la consultation, la prise de rendez-vous et la délivrance des ordonnances se font directement sur des super-applications (comme WeChat ou Ping An Good Doctor). L'IA est largement utilisée pour pré-diagnostiquer les radios et scanners dans les zones rurales.
En Éducation
- Le rouleau compresseur des 9 ans obligatoires : L'État garantit et finance strictement l'école primaire et le collège. Les effectifs par classe peuvent être très élevés, mais le programme est rigoureusement identique sur tout le territoire.
- Le couperet du Gaokao : L'accès à l'enseignement supérieur repose sur cet unique examen national hyper-sélectif. L'État utilise le Gaokao pour trier les millions d'élèves et les orienter vers les filières prioritaires pour l'économie (ingénierie, IA, sciences appliquées).
- Reprise en main du soutien scolaire : Pour éviter que l'éducation ne devienne un marché privé inégalitaire pour les familles riches, le gouvernement a drastiquement régulé et interdit les cours particuliers lucratifs (tutoring) en 2021.
2. L'Inde : Partenariat public-privé, décentralisation et saut technologique (Leapfrogging)
L'Inde, avec un budget public plus contraint par habitant, s'appuie sur le numérique à très grande échelle, le secteur privé et une organisation fortement décentralisée par État fédéré.
En Santé
- L'assurance Ayushman Bharat (PM-JAY) : C'est le plus grand programme de santé public au monde. L'État ne possède pas tous les hôpitaux : il fournit une couverture santé gratuite (jusqu'à 500 000 roupies/an, soit ~5 500 €) aux 500 millions d'Indiens les plus pauvres, ainsi qu'à tous les séniors de 70 ans et plus.
- Un réseau mixte public-privé : Les bénéficiaires peuvent se faire soigner gratuitement dans les hôpitaux publics mais aussi dans un vaste réseau de cliniques privées agréées (empanelled hospitals).
- Les agents de santé communautaires (ASHA) : Des centaines de milliers de femmes formées sillonnent les villages ruraux pour assurer la prévention, la vaccination et les premiers soins de maternité.
En Éducation
- Le Right to Education Act (RTE) : La loi garantit l'école gratuite de 6 à 14 ans. Pour combler le manque d'écoles publiques, la loi oblige les écoles privées à réserver 25 % de leurs places aux enfants issus de milieux défavorisés.
- L'explosion de l'EdTech (éducation en ligne) : L'Inde s'appuie sur la couverture 4G/5G très bon marché pour diffuser des cours en ligne (via des géants du cours à distance comme PhysicsWallah, Khan Academy ou YouTube) permettant à des étudiants isolés dans des villages d'accéder aux meilleurs professeurs du pays.
- Les instituts d'excellence (IIT / IIM) : Pour l'élite, l'État a créé des réseaux d'écoles de haut niveau en ingénierie et en management. Leur niveau de sélection très strict alimente l'économie mondiale du logiciel et des services.
En résume :
La Chine a réussi à créer un socle public homogène au prix d'un contrôle très strict, tandis que l'Inde utilise la technologie numérique (identités biométriques, applis de télémédecine, cours en ligne) pour sauter les étapes d'infrastructures physiques qu'elle n'a pas encore eu le temps de construire partout.
Le fonctionnement des retraites en Chine et en Inde illustre parfaitement le défi géant de la transition démographique pour plus d'un milliard d'habitants : la Chine doit faire face au vieillissement rapide de sa population, tandis que l'Inde doit organiser la retraite de millions de travailleurs du secteur informel.
1. La Chine : Le défi du vieillissement accéléré
La Chine dispose d'un système de retraite structuré, géré par l'État, mais divisé en deux piliers principaux en fonction de la population.
A. Les deux grands régimes
Le régime urbain des salariés (Urban Employee Basic Pension) :
- Qui ? Les employés du secteur privé, des entreprises publiques et de la fonction publique.
- Comment ils cotisent ? L'entreprise verse environ 16 % du salaire brut (sur une caisse collective) et le salarié cotise à hauteur de 8 % (versés sur un compte individuel).
- Que perçoivent-ils ? La pension dépend du nombre d'années de cotisation et du salaire moyen local. Elle est relativement généreuse (souvent entre 40 % et 60 % du dernier salaire urbain).
Le régime des résidents ruraux et non-salariés (Urban/Rural Resident Pension) :
- Qui ? Les agriculteurs, les travailleurs indépendants et les résidents ruraux.
- Comment ils cotisent ? Cotisations forfaitaires très faibles, complétées par des subventions de l'État.
- Que perçoivent-ils ? Une pension minimale très modeste (parfois seulement de 100 à 200 yuans par mois, soit environ 13 à 26 €), ce qui oblige beaucoup de personnes âgées en zone rurale à continuer de travailler ou à compter sur la solidarité familiale.
B. Le problème de l'âge de départ
L'âge légal de la retraite en Chine était historiquement très bas (60 ans pour les hommes, 50 ou 55 ans pour les femmes). Face au creusement du déficit des caisses de retraite et à la baisse de la population active, la Chine réforme progressivement l'âge de départ pour le reculer, afin d'éviter la faillite du système d'ici les prochaines décennies.
2. L'Inde : De la solidarité familiale au compte épargne individuel
En Inde, il n'existe pas de « retraite universelle » comme en France. L'État ne verse pas automatiquement une pension à chaque citoyen âgé.
A. Pour le secteur formel (Grandes entreprises, fonctionnaires)
Le fonds de prévoyance (EPFO - Employees' Provident Fund) :
- Cotisations : L'employé et l'employeur versent chacun environ 12 % du salaire de base chaque mois.
- Ce qu'ils perçoivent : C'est un mélange de capitalisation et de pension. À la retraite (58 ans), le salarié récupère un gros capital accumulé (avec intérêts) et perçoit une petite pension mensuelle de retraite (Employees' Pension Scheme).
B. Pour le secteur informel (La majorité des Indiens)
Pas de cotisation, pas de pension automatique : L'immense majorité des Indiens (agriculteurs, chauffeurs, commerçants) n'ont pas de fiche de paie et ne versent aucune cotisation.
Comment font-ils pour vivre âgés ?
- La solidarité intergénérationnelle : En Inde, la tradition veut que les enfants (notamment les fils) prennent en charge leurs parents âgés sous le même toit.
- Les régimes d'épargne incitatifs (Atal Pension Yojana) : L'État indien a créé de nouveaux programmes d'épargne volontaire : si le travailleur informel verse une toute petite somme chaque mois (ex: quelques euros), l'État abonde et lui garantit une petite pension minimale à partir de 60 ans.
- L'aide sociale aux plus démunis (NOAPS) : Pour les personnes âgées vivant sous le seuil de pauvreté et sans soutien familial, l'État verse une allocation de subsistance, mais son montant reste extrêmement faible.
En résumé
En Chine, le système ressemble à notre répartition : la quasi-totalité des urbains cotisent obligatoirement sur leur salaire et touchent une vraie pension d'État, mais le système est sous pression à cause du vieillissement de la population.
En Inde, la retraite est une affaire d'épargne capitalisée pour les salariés du formel et de solidarité familiale ou d'aide minimale pour la majorité des travailleurs de l'ombre.