En tant que masseur-magnétiseur, je travaille chaque jour avec le corps, l'énergie et la mémoire des émotions. Mais avant d'être un praticien, je suis un fils. Et le chemin que j'ai parcouru aux côtés de ma mère est sans doute l'une des expériences les plus profondes et éprouvantes de ma vie.
Veuve depuis 1995, ma mère avait fait le choix de rester dans sa maison, refusant de quitter son cadre de vie pour s'installer en ville. Pendant des années, j'ai pris le relais de mon beau-père, soutenant ma mère de ma présence et l'aidant physiquement pour les travaux du quotidien. Mais le temps a suivi son cours. Les voisins et amis proches sont partis les uns après les autres au fil des décennies, la laissant de plus en plus isolée. De mon côté, un arrêt cardiaque et des difficultés financières m'ont contraint à m'éloigner un temps pour me reconstruire.
Puis est arrivé ce fameux jour où ma sœur, elle-même en situation de handicap mental, m'a prévenu que notre mère était hospitalisée à la suite de malaises répétitifs. En me rendant à son chevet, le choc a été immense : cette femme avec qui j'avais une si belle complicité ne me reconnaissait plus.
La réalité nous a rattrapés brutalement. Malgré la présence d'une femme de ménage et l'intervention des soins à domicile, un retour seule dans sa maison était devenu impossible. Face à cette perte d'autonomie, l'équipe médicale a été claire : il fallait soit la prendre avec nous, soit l'orienter vers une maison de retraite. Rapidement, ne pouvant pas la garder trop longtemps.
Accueillir maman chez l'un de ses enfants n'étant pas envisageable, j'ai pris la décision, en accord avec la famille, de la placer en établissement médicalisé. Notre priorité était de la rapprocher au maximum de mes deux frères et sœurs handicapés, afin qu'ils puissent continuer à lui rendre visite.
Ce choix a marqué le début d'un véritable parcours du combattant. Entre la recherche de places disponibles, les tarifs élevés, la gestion de ses biens et la lourdeur des démarches financières, chaque étape a été une épreuve. Après de nombreuses visites dans tout le département, une opportunité s'est enfin présentée au bout de deux mois : une place s'est libérée juste à côté de chez l'une de mes sœurs. Même si le coût demeure excessivement élevé malgré les rares aides de la CPAM ou de la CAF, ce tarif permet au moins de garantir sa sécurité 24h/24, la présence de soins adaptés et une surveillance constante.
Pourtant, la réalité émotionnelle reste d'une immense brutalité. Elle l'est pour nous, ses enfants, mais elle l'est aussi et surtout pour elle. Dans ses moments de lucidité, lorsqu'elle prend conscience de sa déchéance, ma mère répète souvent en pleurant : « Je veux partir, je veux en finir ».
Entendre cela de la bouche de sa propre mère est d'une violence inouïe. Pour soutenir mes frères et sœurs et ne pas me faire submerger, je dois m'efforcer de rester fort et d'opposer une certaine étanchéité émotionnelle. En tant que masseur-magnétiseur, je sais que pour canaliser l'énergie et offrir un soin — que ce soit en présence ou à distance —, l'émotion ne doit pas prendre le dessus. L'intention et le calme intérieur doivent primer pour que seul le résultat d'apaisement se manifeste. Appliquer cela à sa propre mère paraît simple en théorie, mais cela demande d'être d'une solidité à toute épreuve.
Grâce à cet accompagnement et à cette présence attentive, même si ses moments d'égarement persistent, elle retrouve des instants de calme et de bien-être. N'est-ce pas là l'essentiel ? Pouvoir maintenir un être cher en vie, dignement, au sein d'un environnement sécurisé.
Ce choix d'établissement, je l'ai fait à contre-cœur. J'aurais tant préféré qu'elle puisse rester chez elle, ou pouvoir l'accueillir sous mon propre toit. Mais la réalité rattrape rapidement les intentions : prendre en charge un parent atteint d'Alzheimer exige un logement adapté, un temps considérable et mène inévitablement à un épuisement total, car la vigilance doit être de chaque seconde.
Refuser de s'épuiser ainsi n'est pas un acte d'irresponsabilité ; c'est exactement l'inverse. C'est faire preuve de lucidité et de respect. Ma mère, lorsqu'elle avait toute sa tête, n'aurait jamais voulu que je sacrifie ma vie pour m'occuper exclusivement d'elle. Ce n'est pas un vain réconfort que je m'accorde pour me déculpabiliser : c'est la pure et simple réalité.
Aujourd'hui, alors que les mots et les souvenirs de ma mère s'effacent peu à peu, le lien ne s'est pas rompu : il s'est transformé. En déléguant la charge médicale et la sécurité au quotidien, je peux me libérer du poids de l'aidant pour redevenir pleinement son fils. Et lorsque les mots manquent, le soin, le magnétisme et le toucher bienveillant deviennent le plus beau des langages pour apaiser les angoisses et continuer à transmettre de l'amour, jusqu'au bout. J'en remercie dieu chaque jour pour ce don qu'il m'a donné.
Car au-delà de la maladie, ma mère fait partie de moi, comme je suis une partie d'elle. Quoiqu'il se soit passé dans nos parcours respectifs, c'est grâce à elle que je suis devenu l'homme et le praticien que je suis aujourd'hui. Sans elle, je ne serais pas là.
Si vous vous trouvez aujourd’hui dans cette situation difficile, j'espère de tout cœur que mon témoignage saura vous apporter une réponse, une piste ou un soutien. Puisse-t-il vous aider à traverser cette épreuve et à agir en toute sérénité, pour vous et votre proche, dans la paix et l'apaisement.